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Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes

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Contribution de Chantal Louis, journaliste à EMMA, aux Rencontres européennes de l’Egalité sur "la France, l’Europe et le système prostitutionnel"

26 novembre 2013

Retrouvez la contribution de Chantal Louis, journaliste à EMMA, magazine féministe allemand engagé dans la lutte contre la prostitution aux Rencontres de l’Egalité organisées par le Haut Conseil le 5 novembre dernier.


Chers membres du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes,

Chers participant-e-s des Rencontres européennes de l’égalité : la France, l’Europe et le système prostitutionnel,

En tant que journaliste à EMMA, magazine féministe allemand engagé dans la lutte contre la prostitution et la traite des êtres humains, je suis très heureuse de pouvoir apporter cette contribution aux « Rencontres européennes de l’égalité : la France, l’Europe et le système prostitutionnel ».

Depuis sa création en 1977, EMMA est, en Allemagne, la voix la plus importante contre le système prostitutionnel. Et avec notre rédactrice en chef, Alice Schwarzer, personnalité très reconnue en Allemagne, nous portons notre voix avec force.

Il semblerait que de plus en plus de personnes, ici en Allemagne, réalisent enfin que considérer la prostitution comme "un métier comme un autre" a été une grande erreur et a conduit à une situation désastreuse.

En 2013, onze ans après la réforme de la loi sur la prostitution portée par une coalition des Sociaux-démocrates et des Verts, l’Allemagne dispose du plus grand "marché de la prostitution" d’Europe. Il y est 60 fois plus important qu’en Suède, où l’achat d’un acte sexuel est interdit depuis 1999. D’une part, de grands « bordels » se sont développés, y compris en zones rurales, et d’autre part, les législateurs ont privé la police de multiples possibilités de poursuivre ceux qui exploitent les personnes prostituées. Résultat : l’Allemagne est devenu le pays qui offre les meilleures conditions aux exploitants de bordels, aux proxénètes et aux trafiquants.

80 à 90% des personnes prostituées sont originaires d’Europe de l’Est. Les témoignages de la police et des associations de lutte sur le terrain sont catastrophiques. Certaines personnes sont même envoyées par leur famille pour se prostituer ! Considérée comme légale - ce qui n’est pas le cas du proxénétisme ou de la traite des êtres humains –, cette situation ne peut être combattue par la police.

Mais la perception et le degré d’acceptation de la prostitution a également changé. La prostitution étant considérée comme un « métier comme un autre », la publicité en faveur de la prostitution est autorisée depuis 2002. La prostitution est donc présente partout dans notre quotidien.

A titre d’exemple, à Cologne, siège du magazine, un tiers des taxis fait la publicité du plus grand « bordel » de la ville – « Le Pascha » – sur ses portières. Le « Pascha » propose par exemple des enterrements de vie de garçon. A Berlin, le plus grand des « bordels » affiche même ses publicités sur les bus publics ! Nous avons également une émission de télévision, lors de laquelle les « bordels » sont testés, tout comme les « performances » des personnes prostituées.

Alors que le Protocole de Palerme énonce que la réduction de la demande est centrale dans le combat contre le proxénétisme et la traite des êtres humains, l’Allemagne a agi exactement à l’inverse : la demande a cru.

Onze ans après la réforme de la loi sur la prostitution, ces faits parlent d’eux-mêmes et tous les partis politiques souhaitent aujourd’hui revenir dessus (comme les Pays-Bas).

Mais la question que nous posons est la suivante : jusqu’où iront-ils ? Il semblerait que certaines mesures soient l’objet de négociations entre le CDU/CSU et le SPD, telles que donner un accès illimité des services de police aux bordels afin d’accroitre leurs possibilités de contrôle et d’identifier les victimes de la traite. Cela constituerait sans aucun doute une amélioration. Mais nous savons également qu’il existe une importante « zone grise », où le proxénétisme et la traite des êtres humains sont difficiles à identifier/mettre en lumière.

Et au-delà de la question de la traite « réelle », se pose la question des conséquences de la prostitution sur les rapports entre les femmes et les hommes. Quel sens donner à l’égalité femmes-hommes si les femmes sont le « sexe achetable » ?

Nous regrettons que cette discussion, qui est plus avancée en France, n’en soit qu’à ses débuts en Allemagne.

Lundi dernier, EMMA a lancé un appel « Abolissons la prostitution ! ». 90 personnalités publiques (auteur-e-s, politiques, scientifiques, acteurs et actrices, artistes) se sont engagé-e-s, rejoint-e-s par plus de 2000 signataires dans les jours qui ont suivis. Les médias allemands ont largement couvert le sujet.

Nous réalisons que nous sommes nombreux et nombreuses à refuser le système prostitutionnel, ce qui représente un succès important, considérant que nous sortons de 11 ans de propagande pro-prostitution.

Mais nous ne pouvons-nous empêcher d’être réservé-e-s : pour de nombreuses personnes, l’abolition “du plus vieux métier du monde” est inimaginable.

C’est pourquoi nous avons besoin d’exemple nous montrant que cela est possible !

La France pourrait devenir l’un de ces exemples, et ainsi rejoindre la Suède, la Norvège et l’Islande. Si, en France, l’achat d’actes sexuels devient interdit, l’impact sur les pays voisins sera immense, et en particulier sur l’Allemagne et les Pays-Bas.

Alors : rendez l’abolition de la prostitution imaginable !

Salutations pleines d’espoir,

 

Chantal Louis

EMMA

 

Découvrez la pétition pour l’abolition de la prostitution en Allemagne lancée la semaine dernière par le journal EMMA à l’adresse des autorités politiques ici. Y sont dénoncés l’augmentation du trafic prostitutionnel en Allemagne depuis l’adoption du German Prostitution Act en 2002, les violences dont sont victimes les personnes prostituées, ainsi que l’immixtion du système prostitutionnel avec la domination des hommes sur les femmes. Enfin, un certain nombre de demandes sont faites, parmi lesquelles un changement de la législation en vigueur et une démarche d’accompagnement de sortie de prostitution pour les personnes concernées.