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"Ce qui a disparu, c’est le mot égalité". Retour sur le traitement médiatique des "ABCD de l’égalité" et du genre - Entretien avec Marlène Coulomb-Gully

25 février 2014

Marlène Coulomb-Gully est chercheuse en communication politique et sur les représentations de genre dans les médias. Elle est professeure en science de l’information et de la communication à l’Université Toulouse II - Le Mirail. Marlène Coulomb-Gully est membre du HCEfh.

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Les ABCD de l’égalité ont fait couler beaucoup d’encre. Genre, idéologie du genre, théorie du genre... que nous dit cette confusion terminologique dans le traitement médiatique actuel de ce sujet ?

 

Vous avez raison de rappeler qu’avant de parler de « théorie du genre », ses opposants ont d’abord évoqué « l’idéologie du genre », formule qui a dominé dans leur discours à peu près jusqu’à l’automne 2013 me semble-t-il. Le passage de l’un à l’autre est intéressant. En préférant le terme « théorie », les opposants au genre font le choix d’un mot qui semble neutre dans la mesure où il renverrait au domaine scientifique.

Mais venons-en aux médias : les médias ne sont pas neutres, ce ne sont pas des réceptacles passifs qui seraient chargés de rendre compte d’une réalité qui existerait en-dehors d’eux. Bien au contraire : ils contribuent activement à la construction de cette réalité, ne serait-ce que par le choix d’une formulation plutôt que d’une autre. Ce faisant, ils contribuent à imposer une vision du monde.

 Ainsi, quand un média titre sur « les ABCD de l’égalité » plutôt que sur « la théorie du genre », il ne s’inscrit pas dans le même registre. D’ailleurs, quand vous tapez « les ABCD de l’égalité » sur Internet, vous tombez d’abord sur les sites officiels du Ministère de l’éducation nationale, de rectorats ou de CRDP : ce sont les mots des promoteurs de la chose.

 L’expression « théorie du genre » au contraire est désormais utilisée par tout le monde, à commencer bien sûr par ceux qui ont popularisé la formule. Ainsi du Figaro qui dans un article récent, titre par exemple La théorie du genre pour les nuls … et donne à ce propos la parole à Thibaud Collin, un enseignant de philosophie proche de La Manif pour tous. Dans Le Monde ou dans Libération en revanche, l’expression est employée entre guillemets : la formule est ainsi mise à distance et désignée comme appartenant à la langue de l’autre.

 Mais avec ou sans guillemets, c’est pour le moment une victoire des opposants au genre que d’avoir réussi à imposer cette expression. En effet, ce qui a ainsi disparu, c’est le mot « égalité », central dans « Les ABCD de l’égalité » et qui constitue l’objectif et la justification de celles et ceux qui s’engagent dans ce combat.

 Comme vous le voyez, le débat terminologique est ici central. Rappelons-nous la formule de Freud : « céder sur les mots, c’est céder sur les choses ».

 

Vous avez évoqué la responsabilité des médias dans leur contribution à « imposer une vision du monde » : qu’auriez-vous envie de leur dire ?

 

De jouer leur rôle en pleine conscience.

Dans la séquence qu’on traverse, deux écueils sont à signaler : la dissymétrie de l’information et quelque chose de plus pernicieux qui tient au langage des médias.

Prenons quelques exemples. Actuellement, l’agenda médiatique semble dicté par les opposants au genre, qu’il s’agisse des Journées de retrait de l’école ou de La manif pour tous. En face, il n’y a évidemment pas de « contre-manifestation » (il est de toute façon toujours plus difficile de mobiliser en soutien à un projet qu’en opposition). Les médias doivent donc faire face à cette dissymétrie, d’autant plus délicate que le « cadrage » de cette information est en grande partie dicté par ces opposants.

Ainsi, « La manif pour tous », pacifique, est très télégénique et propice aux belles photos ; on a tous vu ces jeunes enfants souriants placés en tête de cortège, ces familles sympathiques et les lumineuses couleurs de bleu et de rose qui accrochent les objectifs et le regard. Comment en rendre compte tout en maintenant la distance nécessaire ?

En outre, les leaders de ces mouvements sont clairement identifiés. En face, dans la société civile, il n’y a pas de leader qui s’impose pour incarner le discours des promoteurs de l’égalité (en-dehors des politiques, mais qui sont ici hors-jeu). Or la personnalisation est constitutive du langage des médias. Il leur faut aussi réfléchir à cela.

Dernier exemple : dans les rangs des manifestants, un terme a connu un grand succès : la « familiphobie » supposée du gouvernement. Belle trouvaille ! Or les slogans sont beaucoup plus faciles à reprendre par les médias (ils sont faits pour ça) que les arguments des promoteurs du genre, plus complexes donc moins audibles.

Cette dissymétrie quantitative et qualitative touche au langage médiatique en tant que tel, sur un plan technique, en quelque sorte. Or la technique n’est pas neutre, comme on vient de le voir, raison pour laquelle le philosophe Michel Foucault parle des médias comme de « technologies de pouvoir ». Il leur appartient d’en avoir pleinement conscience, en particulier dans des moments de surchauffe médiatique comme ceux que nous traversons actuellement.

 

En tant que spécialiste du genre, de la communication et des médias, et au-delà du débat terminologique, que nous apprend cette séquence ?

 

Dépassons le cas particulier des ABCD de l’égalité qui sont aujourd’hui au cœur de la polémique.

Dans notre histoire, il y a eu débat chaque fois qu’on a touché à la question des rapports entre les sexes : ça a été le cas avec le mariage pour tous à l’automne 2012, ou en 2011 avec la polémique autour des manuels de SVT. Et l’on pourrait remonter bien plus loin dans le temps et mentionner les débats autour de la parité en politique à la fin des années 90 ou du droit à l’avortement dans les années 70, voire aux combats pour l’obtention du droit de vote pour les femmes : il faut quand même se rappeler qu’en France, le Sénat a refusé à 6 reprises d’accorder le droit de vote aux femmes !

Au-delà des différences importantes entre ces divers épisodes, ce qui se joue à chaque fois, c’est la définition de l’identité sexuelle et des rapports de domination, avec ce que cela implique dans l’espace privé comme dans l’espace public. Ces débats nous rappellent qu’il s’agit là d’une question essentiellement politique, contrairement à celles et ceux qui voudraient faire croire l’inverse en se référant à la biologie ou à la nature : « nature-elle-ment » écrivent certain-es féministes pour dénoncer cette supercherie et rappeler la centralité du processus de construction sociale. La philosophe Elsa Dorlin considère d’ailleurs que la crise constitue le régime théorique ordinaire des questions liées au sexe. Les débats autour des ABCD de l’égalité sont là pour nous le rappeler.