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Interview de Fanny Lignon, enseignante-chercheuse : "Il faut faire en sorte que l’exigence de l’égalité devienne un label de qualité pour les éditeurs"

12 septembre 2013

Fanny Lignon, enseignante chercheuse à l’ESPE de Lyon (Université Lyon 1), membre du laboratoire ARIAS, membre du groupe de recherche Genre, Egalité, Mixité (GEM) et spécialiste des représentations du masculin et du féminin dans le numérique, a répondu à nos questions :

1. De nombreuses études ont montré la présence de stéréotypes de genre dans les manuels scolaires. L’entrée du numérique à l’école s’accompagnera nécessairement d’une phase de création de nouveaux contenus. Comment faire pour que les éditeurs ne reproduisent pas les stéréotypes ancrés dans les manuels papiers dans les contenus numériques où (presque) tout reste à faire ?

Ce qu’il faut souligner en premier, c’est le danger de la simple transposition de contenus existants vers le numérique. Je ne crois pas au portage, ce n’est pas comme cela qu’on crée des contenus de qualité. Il faut innover, profiter des atouts du numérique. Il faut aussi faire en sorte que ces nouveaux contenus ne reprennent pas les stéréotypes présents dans les versions classiques des manuels scolaires.

Avec le numérique, se pose d’autant plus la question du choix d’images non-sexistes : qu’ils fassent appel à un dessinateur ou à une banque de données, les éditeurs devraient avoir en tête cette exigence. Mais alors qu’ils sont de plus en plus vigilants, vis à vis des stéréotypes racistes par exemple, ils se posent rarement la question des stéréotypes sexistes. Il faut donc les aider à y penser, car n’y a pas de stéréotypes plus acceptables que d’autres.

Deux solutions me paraissent envisageables : d’abord au niveau de la formation des éditeurs, en les incitant à questionner les stéréotypes qu’ils sont susceptibles d’activer, à partir par exemple d’un questionnaire. Deuxième option, plus pragmatique : faire en sorte que l’exigence de l’égalité devienne un label de qualité qui soit désirable pour les éditeurs. Cela pourrait prendre la forme d’une pastille « Egalité filles – garçons » que les éditeurs pourraient revendiquer et apposer sur leurs productions, à la manière de la signalétique PEGI pour les jeux vidéo.

2. Au-delà de la création de ressources, se pose la question de la formation des futur-e-s enseignant-e-s, à la fois au numérique et à l’égalité femmes/hommes. A la veille de l’ouverture des ESPE (écoles supérieures du professorat et de l’éducation), prévue pour la rentrée, quelles mesures devraient être mises en place en priorité pour favoriser ces apprentissages ?

Le développement du numérique ne se réduit pas à la mise à disposition de matériel. Le coeur de la réflexion doit porter sur la formation des futur-e-s enseignant-e-s. Le numérique et l’égalité femmes-hommes ont en commun d’être des sujets transversaux. En cela, il est plutôt facile de les combiner. Il est toujours possible, dans les faits, de créer des ponts entre les disciplines classiques et les questions du numérique et de l’égalité. Mais ce ne sont pas forcément les choix qui sont adoptés ! Il faut rendre ces enseignements incontournables au sein des logiques disciplinaires mais aussi pour elles-mêmes, en créant des Unités d’Enseignement (UE) spécifiques portées par des spécialistes de ces questions, avec un nombre d’heures et de crédits (ECTS) obligatoires dans le parcours des futur-e-s enseignant-e-s.

Il faut également revoir complètement l’enseignement des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) tel qu’il est pensé aujourd’hui sous la forme du C2i (C2I2E), qui se concentre beaucoup trop sur la technologie au détriment d’une réflexion sur les outils et sur les usages. Ce qui importe, ce n’est pas seulement d’apprendre à utiliser des outils, quels qu’ils soient (suite bureautique, outils de recherche d’information, outils de traitement de l’image), mais de comprendre ce qu’ils impliquent du point de vue du traitement de l’information et quelle est leur plus-value didactique et pédagogique. Qu’induit, par exemple, une recherche sur Google ? Comment sont classées les informations et les images, et comment peut-on trouver des ressources alternatives ? Il faut enseigner une véritable culture du numérique.

3. En dehors des contenus éducatifs mis à disposition des enseignants, la question du numérique à l’école soulève également un autre enjeu : celui de l’éducation des élèves aux contenus numériques relayés par les médias. Ces derniers temps, des voix se sont élevées pour dénoncer un climat sexiste et une hypersexualisation des femmes dans le jeu vidéo par exemple. Membre du groupe de recherche GEM (Genre Egalité Mixité) à Lyon 1, vos travaux portent sur les représentations du masculin et du féminin notamment dans les jeux vidéo. Le défi de l’éducation à l’égalité n’est-il pas plus difficile alors que les jeunes sont inondés de ce type de contenu numérique qui ne sont pas épargnés par les stéréotypes ?

Je vais donner une réponse qui peut sembler paradoxale : les stéréotypes peuvent être une très bonne manière de sensibiliser aux questions d’égalité ! L’avantage avec les images ou les vidéos, c’est que les stéréotypes sont tellement présents et souvent tellement grossiers qu’il est finalement assez facile d’amener des jeunes à les remarquer et à y réfléchir. Mais cela n’empêche pas qu’il y ait aussi des stéréotypes plus insidieux et difficile à identifier. Aussi, il faut faire attention à ne pas stigmatiser globalement certaines productions.

Pour amener les jeunes à réfléchir à ces stéréotypes, la solution n’est pas d’attaquer les choses de front en disant « aujourd’hui, nous allons parler des stéréotypes de sexes », mais plutôt « d’avancer « masqué-e », en profitant par exemple d’un temps d’étude sur une image pour aborder ces questions, parmi d’autres, mais que cela devienne systématique : l’égalité ne s’ancrera que si l’on se pose la question partout et tout le temps.


4. Pour finir, que conseillez-vous aux enseignants et aux parents qui recherchent des ressources numériques pour éduquer à l’égalité FH ?

Les ressources numériques se trouvent, mais elles se fabriquent également. Pas besoin d’avoir de compétences particulières en TIC : prendre une photo d’une affiche sexiste ou égalitaire dans le métro pour l’analyser ensuite en classe ou à la maison, c’est déjà fabriquer du contenu. On peut aussi faire des modifications très basiques, en s’interrogeant sur les couleurs par exemple : que se passe-t-il si l’on prend une image dans les tons de roses mettant en scène une petite fille, et qu’on la modifie en la passant en noir et blanc, ou en bleu, ou en vert ? C’est un regard à acquérir, on pourrait dire en quelque sorte qu’il faudrait tout le temps porter « des lunettes roses à montures bleues » pour mieux voir les stéréotypes de genre. Il y a tellement de stéréotypes dans les images de la vie quotidienne qu’on ne les voit plus.

Mais il ne s’agit pas seulement d’identifier ces stéréotypes pour ne proposer en lieu et place que des contre-stéréotypes. L’idée n’est pas de dire à tous les petits garçons de faire de la danse et à toutes les petites filles de faire du football, l’idée est d’identifier et de déconstruire les stéréotypes pour libérer les esprits et ouvrir le champ des possibles.